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Dossier : L’essor du cinéma africain : du figurant au premier rôle

Partie 2 : Une détermination face aux obstacles
Dossier
Publié le 12 . 05 . 2026
Sarah Benabed-Sadin, Ambassadrice du cinéma
Les films africains souvent peu présents dans les salles de cinéma françaises; ils restent pourtant porteurs de récits riches. On en oublie alors que c’est un continent en plein essor, et cela depuis 70 ans. Sarah, jeune passionnée de cinéma et bénévole au cinéma Les Cinéastes s'est penchée sur le sujet. Elle nous présente la deuxième partie d'un dossier autour de l'essor du cinéma africain de sa détermination interne à son expansion dans le monde malgré les obstacles.

Malgré une montée fulgurante et la reconnaissance du cinéma africain, cela ne suffit pas à cacher la réalité économique encore très précaire d’une industrie largement sous- financée.

Les chiffres nous disent tout. Sur les 54 pays du continent, seuls 19 disposent d’un soutien actif pour le financement de leurs cinéastes. L’accès aux salles reste encore très restreint, l’Afrique ne compte qu’un écran de cinéma pour près de 787 000 habitants, un manque qui freine la diffussion des œuvres et la construction d’un public local.

De plus, il existe un climat restrictif pour la liberté de création et d’expression. Selon l’UNESCO, 87 % des professionnels du domaine affirment être confrontés à des formes de censure ou d’autocensure, freinant l’expression artistique et la diffusion des histoires sensibles.

Une dynamique territoriale

 

 

Du côté du Maghreb, qui lui aussi fait ses preuves, la dynamique est combative. En Algérie, en Tunisie comme au Maroc, le cinéma continue de bousculer les narrations dominantes grâce à une approche sociale transcendante.

Le Maghreb partage avec le reste du continent cette même intention de raconter le réel, malgré des budgets souvent peu élevés et la censure. Cette détermination s’inscrit dans une histoire cinématographique passée forte, incarnée notamment par Chronique des années de braise sorti en 1975 de Mohammed Lakhdar-Hamina, seul film algérien et africain à avoir remporté la Palme d’or.

Mohammed Lakhdar-Hamina a ouvert la voie à un cinéma maghrébin politique et profondément ancré dans son époque. Il est une figure incontournable du cinéma arabe contemporain. Et enfin, un parmi tant d’autres mais inévitable, L’Opium et le Bâton sorti en 1969 d’Ahmed Rachedi, récit majeur de la lutte du peuple algérien pour l’indépendance.

De Moufida Tlatli avec La Saison des hommes (2000), traitant des traditions, de la condition féminine dans un contexte social où les femmes sont enfermées avec elles-mêmes, à Merzak Allouache, pionnier courageux depuis Omar Gatlato (1976) explorant masculinité et solitude, Le Repenti (2013) du même réalisateur, abordant la mémoire de la guerre civile algérienne et le pardon, en passant par Nabil Ayouch, sur les traditions et la condition féminine avec Mektoub (1997) et Everybody Loves Touda (2024), ou encore Kaouther Ben Hania, nous frappant de plein fouet avec La Voix de Hind Rajab (2025), puissant message sur la violence des guerres.

Ces cinéastes, hommes comme femmes, n’ont jamais hésité à creuser là où ça dérange. Leur cinéma interroge les traditions, les mémoires, les fractures sociales et politiques, avec modernité.

Pendant ce temps, le Nigeria et le Ghana ont bâti de véritables empires culturels : Nollywood et Ghallywood. Nés il y a une quarantaine d’années, ces deux géants sont devenus des phénomènes mondiaux. Tournés à un rythme fulgurant, souvent en langues locales, massivement diffusés mais d’abord consommés sur place, ils ont façonné un modèle économique propre à eux, parfois confus, mais efficace. Une preuve évidente qu’une infrastructure africaine autonome de production et de distribution peut exister, même si elle n’est pas encore généralisée.

La révolution numérique

À cette dynamique s’est ajoutée la révolution numérique, qui a rebattu toutes les cartes. Des caméras plus accessibles, des logiciels de montage peu coûteux, des plateformes de streaming omniprésentes, une génération entière s’est emparée de ces outils pour raconter les histoires que les studios traditionnels ne financent pas. La pandémie de la Covid-19 a accéléré ce processus, transformant contraintes et confinements en moyens de création.

En revanche, à cela se greffe un ennemi redoutable pour le cinéma : la piraterie. Elle siphonne plus de 50 % des potentielles recettes, met en péril les modèles économiques et empêche les films d’atteindre une rentabilité minimale. Les films sont vus mais les revenus échappent aux cinéastes, compromettant la durabilité de toute la chaîne de production.

L’UNESCO affirme qu’une véritable industrie locale de production et de distribution a ainsi émergé dans plusieurs pays africains. Son potentiel reste pourtant largement sous-exploité, le secteur pourrait générer jusqu’à 20 milliards de dollars par an, mais n’en produit aujourd’hui qu’environ 5, dont une part non négligeable bénéficie à des producteurs majoritairement européens. Pourtant, le secteur emploie déjà près de 5 millions de personnes à travers le continent, preuve d’un potentiel inexploité.

Article UNESCO

Une ouverture mondiale

Et pourtant, malgré l’argent rare, les infrastructures instables, la distribution limitée, la créativité africaine n’a jamais été aussi débordante. Suscitant un intérêt croissant chez le public et les productions, permettant au cinéma africain de gagner en visibilité et en influence grâce aux festivals à travers le continent et ailleurs. Aujourd’hui, ils jouent une place centrale dans l’écosystème cinématographique du continent, en offrant aux œuvres des espaces de diffusion, de reconnaissance et de rencontre.

Ces festivals sont devenus de véritables poumons culturels. Le Festival international du film de Marrakech, le FESPACO de Ouagadougou, considéré comme le rendez-vous majeur du cinéma africain, les Journées cinématographiques de Carthage en Tunisie ou encore le Durban International Film Festival en Afrique du Sud structurent la diffusion des films et accompagnent l’émergence de nouveaux artistes. Ce sont des laboratoires d’images où l’on expérimente, où les cinéastes se soutiennent, se défient et se reconnaissent.

À Cannes, Berlin, Venise, Toronto ou Sundance, les films africains ne sont plus mis de côtés dans les sélections, ils sont de plus en plus présents, remportent des prix et suscitent l’événement, bousculant les habitudes et les narrations dominantes.

L’histoire entre l’Afrique et le Festival de Cannes s’inscrit d’ailleurs dans la durée. Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina, remporte la Palme d’Or en 1975, suivie par Yeelen de Souleymane Cissé qui a remporté le Grand Prix du jury en 1987, tous deux précédemment mentionnés, et de même pour Tilaï en 1990. Plus récemment, Un homme qui crie de Mahamat-Saleh Haroun a été récompensé en 2010. Les cinéastes africains ont inscrit leurs œuvres dans le palmarès et la mémoire du cinéma mondial.

Souleymane Cissé lors de sa remise du Grand prix du Jury en 1987.

Ces reconnaissances ne sont pas des exceptions isolées, mais les signes d’une présence durable. Elles confirment que le cinéma africain, longtemps tenu à distance, occupe désormais une place légitime et incontournable sur la scène internationale.

En définitive, une chose est claire : le cinéma africain ne frappe plus à la porte, il est déjà confortablement installé dans la salle de cinéma. Soutenu par des cinéastes qui déconstruisent les regards hérités, balayent les clichés et réinventent les histoires, il prouve que l’Afrique n’a pas besoin d’un sauveur hollywoodien, mais plutôt de plus de visibilité pour s’exprimer. Certes, les financements restent serrés, les infrastructures délicates et la distribution encore fragile, mais la créativité, elle, roule à pleine vitesse droit vers la modernité. Les caméras se multiplient, les festivals s’enthousiasment, les publics s’élargissent et l’énergie circule à toute allure. Vibrant et mondial, ce cinéma avance malgré tout, porté par l’imagination comme moteur principal.

Aujourd’hui,  le cinéma africain n’est plus en phase d’émergence. Il est en mouvement. Et cette fois-ci, impossible de crier « coupez », la scène est lancée, et le monde est bien obligé de regarder.

À venir : partie 3 : Interview d’Alicia Poirier NDiaye, distributrice chez Les Films 26.

Dossier : L'essor du cinéma africain
Parti 1 : 70 ans d'émancipation

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