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À l’heure où les débats sur la décolonisation bousculent les musées, les écoles et les institutions culturelles, un autre champ mène sa propre révolution silencieuse : le cinéma africain. Longtemps coincé aux marges du grand récit cinématographique mondial, il connaît aujourd’hui une ascension spectaculaire, presque digne d’un scénario hollywoodien mais sans explosions ni budgets exorbitants. Tel un personnage secondaire longtemps oublié, le cinéma africain a choisi de prendre le premier rôle.
Dans le cinéma africain, la révolution se fait à coups de créativité, d’audace, de décolonisation culturelle, de mémoire réaffirmée, d’identités qui s’expriment à travers des caméras tenues par des mains qui savent ce qu’elles veulent raconter. Le continent, tant de fois filmé de l’extérieur, parle désormais en son propre nom. Et le monde découvre qu’il s’y joue bien plus que des couchers de soleil photogéniques; les luttes sociales, les trajectoires migratoires, la réinvention des traditions, l’affirmation des identités et la place croissante des femmes à l’écran, comme derrière la caméra. Du Maghreb à l’Afrique subsaharienne, une nouvelle génération de cinéastes s’empare de la caméra afin de raconter le continent depuis l’intérieur. Résultat : les festivals internationaux déroulent le tapis rouge.
Le cinéma africain ne demande plus à être reconnu, il s’impose.
Avant les années 60, le cinéma en Afrique existait, certes, mais il n’était pas africain, il était majoritairement façonné par les puissances coloniales : un décor figé, privé de voix et de profondeur culturelle. Bien loin de son histoire et de ses luttes. Il faudra attendre 1955, date clé du cinéma subsaharien, pour que les premiers regards africains se posent derrière la caméra. Une nouvelle ère traverse le continent et permet à une nouvelle génération de cinéastes de se réapproprier leur image et de faire du cinéma un outil de rébellion. Raconter devient alors un acte politique.
Dès les années 1960, une vague de pionniers partage la même conviction, celle d’éveiller les consciences. Au cœur de cette ère, un nom se distingue, celui d’Ousmane Sembène. Considéré comme le père du cinéma africain, il ouvre la voie avec Borom Sarret en 1963, un court-métrage fondateur, souvent considéré comme le premier film de fiction d’Afrique subsaharienne.
Borom Sarret est un acte politique fort, montrant sans filtre la pauvreté urbaine et les inégalités héritées du colonialisme.
Puis avec La Noire de… en 1966, premier long-métrage d’Afrique subsaharienne. Réalisé avec des moyens modestes et une esthétique volontairement minimaliste, le film frappe par sa force politique dénonçant frontalement le post-colonialisme et les rapports de domination. Ousmane Sembène prouve qu’un cinéma authentique peut laisser une forte empreinte.
Cette œuvre pionnière, qui symbolise l’émergence d’un cinéma africain décidé à se faire entendre, est honorée par le prix Jean Vigo.
Ces premiers films posent les bases d’une parole libérée, lucide et critique, qui ne cessera de se développer au fil des décennies. Certains cinéastes ont pris la relève d’Ousmane Sembène en main en élevant leur cinéma au-delà des frontières du continent, permettant d’une pierre deux coups, leur renommée internationale face aux yeux de l’Occident. Le cinéma africain est déjà assis dans le fauteuil du festival, pop-corn à la main, prêt à réclamer le tapis rouge…
Prenez Djibril Diop Mambéty, avec Hyènes (1992), un film de vengeance évoquant la corruption d’argent, la morale et une forte critique du néocolonialisme, qui a fait sensation à Cannes en compétition officielle, prouvant qu’un mélange d’humour noir et de satire sociale pouvait franchir les mers et séduire les jurys du prestigieux festival. Quelques années plus tôt, Souleymane Cissé imposait Yeelen (1987) à la Croisette, qui aborde le savoir, la transmission et surtout les traditions, remportant le prix du jury et rappelant que l’Afrique est capable de raconter des épopées dignes de légendes. Abderrahmane Sissako, déjà évoqué précédemment, continue de faire briller le continent avec Timbuktu (2014), un film subtil qui repart avec sept Césars dans les poches et nous aillant rappelé la résistance et l’oppression des peuples du nord du Mali dans un contexte d’occupation djihadiste. Et plus récemment, Alain Gomis s’est imposé à son tour avec Félicité (2017), décrochant le grand prix du jury lors de la Berlinale avec un profond message sur la condition féminine, la précarité urbaine et les violences sociales.
La révolution actuelle n’est pas qu’une affaire d’héritiers, elle est également et brillamment portée par des héritières. À travers leurs œuvres, ces réalisatrices exposent les blessures coloniales, interrogent les normes patriarcales mais aussi ce que l’on tente de taire : condition féminine, urbanisation chaotique, migration, guerres civiles, tensions identitaires…
Safi Faye, pionnière parmi les pionnières, reste une figure incontournable. Elle est la première femme d’Afrique subsaharienne, diplômée en cinéma, en ethnologie et en littérature, à réaliser son premier long-métrage documentaire, Lettre Paysanne en 1975. Elle a été la première à braquer sa caméra sur son propre village. Filmer sa famille, ses voisins, son quotidien, un geste en apparence simple mais en réalité d’une résistance douce. C’est faire exister et faire la politique sur les voix paysannes. Ses œuvres traitent de structures sociales, de traditions bousculées, et du rapport compliqué entre modernité et héritage traditionnel.
La succesion n’a pas tardé. Wanuri Kahiu, kényane survoltée, revendique un cinéma joyeux, coloré et politique, preuve que la décolonisation peut aussi passer par des films qui envoient du peps. Avec Rafiki sorti en 2018, elle bouleverse les codes en racontant une histoire d’amour entre deux jeunes femmes, dans un pays qui n’était clairement pas prêt à entendre parler d’amour arc-en-ciel. Résultat : film interdit chez elle, standing ovation ailleurs.
Dans le lexique cinématographique, on appelle ça un plot twist !
Dans un registre plus fantasmagorique, Mati Diop, franco-sénégalaise, a fait sensation avec Atlantique, où elle marie réalité sociale, migration et fantastique. En mêlant fantômes du capitalisme, océan et mémoire, elle rappelle que la colonisation n’est pas qu’un chapitre historique. Elle survit dans les âmes, dans les départs forcés. Son cinéma agit comme une réappropriation sensible mais suffisamment puissante pour décrocher le Grand Prix à Cannes.
Et puis il y a la sud-africaine, Jenna Bass, qui utilise les genres cinématographiques comme d’autres utilisent les épices pour donner du goût; un peu de fantastique par-ci, un peu de politique par-là, sans oublier une bonne cuillère de surréalisme. Ses films parlent d’identité, de mémoire et de luttes sociales avec une ironie subtile, car même les sujets graves ont le droit à une petite dose d’humour, pas pour minimiser, mais pour mieux résister.
C’est aussi grâce à ces femmes et à tant d’autres que les femmes du continent gagnent en ampleur. Dans plusieurs régions arabophones et anglophones, jusqu’à 30 %, 50 % voire même 98 % des professionnels du cinéma sont des femmes, devant et derrière la caméra. Les Journées cinématographiques de la femme africaine de l’image (JCFA), créées en 2010 au Burkina Faso, ont confirmé cet ancrage.
Et cela ne s’arrête pas là, d’autres œuvres significatives ont marquées ces dernières années par leurs messages forts telles que Goodbye Julia sorti en 2023 de Mohamed Kordofani qui nous plonge dans la guerre au Soudan et le racisme profondément enraciné due à l’oppression coloniale, tandis que Augure en 2023 de Baloji explore les supersititions, l’identité, la violence et la beauté du Congo avec une mise en scène hybride et audacieuse.
De son côté, Nous, étudiants ! en 2022 de Rafiki Fariala nous offre un documentaire intime et politique sur la jeunesse africaine, l’éducation et la précarité universitaire en Centrafrique.
Ces films abordent les grandes thématiques du continent, qu’il s’agisse de mémoire post-coloniale, d’inégalités, de conflits géopolitiques, de tensions entre tradition et modernité, sans jamais tomber dans le piège des clichés. Ils rappellent surtout une chose essentielle : il n’est pas nécessaire d’avoir un gros budget pour produire un cinéma intense et transcendant. Surtout que l’histoire est toujours mieux racontée, sans les clichés et les regards construits sous le colonialisme.
Tout cela démontre une chose fondamentale : le cinéma est un outil de révolte et de militantisme. Certes, Il nous divertit mais il possède aussi une fonction unique qui lui permet de dénoncer les injustices, de révéler des identités, des cultures, de visibiliser les invisibles et de donner une voix à ceux qui n’en ont pas. Le cinéma devient alors un acte militant en lui-même.
À venir : partie 2 : Une détermination face aux obstacles.