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Le cinéma Les Cinéastes, un vrai réseau social

Publié le 13 . 03 . 2026
Ahmed Mouradi
En ce début d’année, Ahmed, jeune passionné de cinéma et bénévoles au cinéma les Cinéastes, nous a fait le plaisir de nous raconter son expérience, pas en tant que spectateur mais en tant qu’habitué du lieu, qu’il décrit comme « une oasis dans la ville ». On y découvre un endroit chargé d’histoires, de rencontres, de personnages, des parcours de vie singulier... qui tissent du lien et ainsi « échangent l’incertitude contre l’émerveillement ». Un grand merci à lui pour récit touchant.

Le cinéma que nous connaissons tous n’est pas seulement un lieu de projection. D’aucuns y viennent pour un film, d’autres pour discuter, d’autres encore pour y chercher la fraîcheur pendant les canicules ou la chaleur quand il fait trop froid. Il est à la fois lieu de visionnage, de discussion, de refuge.

À force d’y passer, on finit par comprendre que ce lieu accueille bien plus que des spectateurs. Des liens s’y tissent. Des amitiés naissent. Des histoires d’amour aussi, parfois. Ou simplement des habitudes de présence. Les gens passent avec leurs parcours singuliers, parfois joyeux, parfois moins. Pour qui cherche à raconter la vie ou pour qui, comme moi, aime écouter des histoires, ayant été élevé par ma grand-mère qui m’en racontait tout le temps, ce lieu est d’une richesse infinie.

Je me souviens d’un échange qui m’a particulièrement marqué. Au détour d’un récit de vie traversé par des moments difficiles, il m’a été confié que ce lieu a permis de tenir, de ne pas sombrer. C’est ici, dans ce qu’il permettait, qu’une existence a pu se reconstruire. C’est aussi un lieu où l’on apprend, au fil des conversations. L’histoire de la ville, celle d’un quartier, d’un bâtiment disparu, d’un cinéma d’avant. Une anecdote en appelle une autre. C’est ici que j’ai appris à jouer au go. Un habitué avait apporté le jeu et en a expliqué les règles le temps de quelques parties. D’autres apportent des cartes en attendant leur séance. Une petite bibliothèque consacrée au cinéma est à disposition, enrichie au fil du temps. Des livres, des jeux pour enfants ici et là.

Une oasis dans la ville

En Espagne, il existe une tradition appelée « tomar el fresco » (sortir à la fraîche), encore pratiquée dans certains villages, où les habitants sortent leur chaise sur le pas de la porte à la tombée de la nuit, lorsque les températures sont plus clémentes, pour discuter et prendre soin les uns des autres. C’est un véritable réseau social. Dans les villes, en revanche, cette tradition centenaire a disparu. L’été, les trottoirs sont brûlants, l’ombre est rare et il n’y a plus beaucoup d’endroits où les personnes âgées peuvent se retrouver et échapper à la chaleur. Dès lors, Les Cinéastes devient un refuge, un endroit où l’on peut rester sans obligation de consommer.

Échanger l'incertitude contre l'émerveillement

La conversation est similaire au cinéma, en ceci que, dans l’un comme dans l’autre, il n’y a pas de chemin tracé. C’est particulièrement vrai ici. On passe d’une histoire à l’autre sans aucun rapport, et malheur à qui en chercherait un. À mes débuts, je ne connaissais pas encore les « personnages » du lieu. Je me revois essayer de trouver un lien entre l’absence de communication parents-enfants dans les années 50 et la certitude qu’une troisième guerre mondiale aurait lieu et qu’elle serait bien pire que les précédentes. Il n’y en avait aucun. On écoute une succession d’histoires et d’opinions déliées, sans queue ni tête. Dans ces conversations, tout comme dans la lecture, le cinéma ou toutes sortes d’évasion, on échange l’incertitude contre l’émerveillement.
Il y a cette anecdote qui résume bien l’esprit du lieu. Trois dames discutaient d’un film. Deux disaient qu’il était très réussi, la troisième n’avait pas autant aimé. Elles ont discuté ainsi pendant dix minutes avant de réaliser qu’elles ne parlaient même pas du même film. De la même manière, ce lieu rend visibles des échanges entre des personnes qui ne partagent pas toujours les mêmes opinions, mais qui prennent le temps de s’écouter. Les conversations commencent souvent par le cinéma puis s’élargissent à des sujets plus sensibles. Les désaccords émergent, mais la discussion ne s’interrompt pas. C’est dans cette patience et cette attention portée à l’autre que se construit le lien entre nous et que se nourrit notre capacité à coexister.  Dans sa conférence De l’humanité dans de sombres temps (1959), Hannah Arendt nous invitait à « se raconter des histoires qui nous portent face aux épreuves de notre époque » plutôt que de ne se concentrer que sur « ce qui nous sépare ».

Aujourd’hui, la baisse des financements publics fragilise ce type de lieux. Face à l’épidémie de solitude qui touche particulièrement les personnes âgées, et à une époque où l’on a tant besoin de se parler et de se comprendre, leur rôle n’a jamais été aussi nécessaire.

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