La conversation est similaire au cinéma, en ceci que, dans l’un comme dans l’autre, il n’y a pas de chemin tracé. C’est particulièrement vrai ici. On passe d’une histoire à l’autre sans aucun rapport, et malheur à qui en chercherait un. À mes débuts, je ne connaissais pas encore les « personnages » du lieu. Je me revois essayer de trouver un lien entre l’absence de communication parents-enfants dans les années 50 et la certitude qu’une troisième guerre mondiale aurait lieu et qu’elle serait bien pire que les précédentes. Il n’y en avait aucun. On écoute une succession d’histoires et d’opinions déliées, sans queue ni tête. Dans ces conversations, tout comme dans la lecture, le cinéma ou toutes sortes d’évasion, on échange l’incertitude contre l’émerveillement.
Il y a cette anecdote qui résume bien l’esprit du lieu. Trois dames discutaient d’un film. Deux disaient qu’il était très réussi, la troisième n’avait pas autant aimé. Elles ont discuté ainsi pendant dix minutes avant de réaliser qu’elles ne parlaient même pas du même film. De la même manière, ce lieu rend visibles des échanges entre des personnes qui ne partagent pas toujours les mêmes opinions, mais qui prennent le temps de s’écouter. Les conversations commencent souvent par le cinéma puis s’élargissent à des sujets plus sensibles. Les désaccords émergent, mais la discussion ne s’interrompt pas. C’est dans cette patience et cette attention portée à l’autre que se construit le lien entre nous et que se nourrit notre capacité à coexister. Dans sa conférence De l’humanité dans de sombres temps (1959), Hannah Arendt nous invitait à « se raconter des histoires qui nous portent face aux épreuves de notre époque » plutôt que de ne se concentrer que sur « ce qui nous sépare ».
